samedi 14 février 2009

L'autre instrument du Blues

On ne prend pas la route à pied avec un piano sur le dos, surtout de Memphis à Houston, ou de Vicksburg à Chicago. L'autre instrument du Blues, c'est l'harmonica.

On the road

L'harmonica est l'un des instruments de musique les plus petits. Inventé, à priori, vers le début du XIXème siècle en Europe, de par sa petite taille et son prix relativement abordable, il a été assez rapidement adopté par les voyageurs de tout bord : les bohémiens, les marins (le modèle culte de chez Hohner est le "Marine Band"), les Irlandais (exode continu vers les USA), et les Américains pendant la conquête de l'Ouest et la guerre de Sécession. Il paraît qu'Abraham Lincoln en avait toujours un dans la poche...
Quand le Blues est apparu, l'harmonica était déjà bien ancré dans la culture musicale du pays. Encore une fois, ses dimensions et son coût ont attiré vers lui ses premiers musiciens noirs, peu fortunés et enclin à tailler la route à pied, en stop ou dans des wagons de marchandises (freight trains). C'est la culture du "hobo". Un harmoniciste de Blues garde toujours son instrument sur lui en cas de coup dur au porte-feuille ou au moral.

"Carry your harp with you wherever you go. It's small and portable, and you never know when some well-played blues might result in a free beer!", Tom Ball
"The blues seemed to give me more room for my moods. If I felt good, there was a way of fitting that in. Or, if I was more low, I could get it off me by playing it away. Music was something you could take with you, you know, without no bother", Sonny Terry


Going To Kansas City, Sonny Terry et Brownie McGhee




Imitation

D'autres genres musicaux tentent de s'affranchir des contraintes physiques de leurs instruments pour produire un son "abstrait". Par exemple, la recherche de la pureté de la voix en chant classique : sublimer un sentiment pour en faire quelque chose de pur, d'abstrait.
Le Blues fait exactement le chemin inverse : comme il dépeint une réalité bien concrète, qu'elle soit physique (vie difficile, travail éreintant, etc...) ou intérieure (avoir le blues), il n'hésite pas à imiter le monde qui l'entoure. Sifflement du train qui démarre, cloche d'un ring de boxe, gazouillis d'un bébé, pioche d'un prisonnier cassant un caillou, pleurs, hurlement d'un loup...
Les jug bands, pour des raisons plus pratiques qu'artistiques ou théoriques, utilisaient énormément les objets de la vie quotidiennes comme instruments : la cruche (jug), évidemment, mais aussi le peigne, la planche à laver, des bassines, des cuillères... (C'est d'ailleurs aux jug bands que l'on doit les premiers enregistrements d'harmonica.)
Dans cette discipline (difficile) de l'imitation, l'harmonica s'en sort très bien : l'exemple le plus connu est sans doute le bruit du train.

Lonesome Train, Sonny Terry et Blind Boy Fuller



Harmonica And Washboard Breakdown, Sonny Terry



De la tristesse

Lefty pense que l'harmonica est un instrument triste. C'est vrai. Mais pas seulement.
L'harmonica est aussi un instrument "joyeux" : qu'y a-t-il de triste dans le tchou-tchou d'un train ou le gazouillement aigu d'un oiseau ? On peut trouver un grand nombre de chansons festives dans différents styles (folk, country, celtique et bien sûr Blues) jouées à l'harmonica. En fait, l'harmonica est soit triste, soit joyeux : comme le Blues lui-même. Je crois que c'est BB King qui disait que le Blues est avant tout une musique gaie.
Il y a en fait une inversion dans quasiment toutes les musiques noires américaines : le Blues est initialement une musique entraînante, jouée par des jug bands et des musiciens solo, dans des cirques, des foires (medecine-shows) et des bars dansants ou claques nègres (barrelhouse). Plus tard dans des concours de Blues, où le premier prix était généralement une bouteille d'alcool, Memphis Minnie battaient quasi-systématiquement ses adversaires mâles (et non des moindres : Big Bill Broonzy par exemple...) en choisissant les morceaux les plus "boogie" de son répertoire.
La Funk évoque aujourd'hui des rythmes endiablés et des danseuses à coupe afro courtement vêtues. Elle est pourtant issue du malaise de la communauté noire US à la fin des années 60, insistant sur la défense de leurs droits et sur la situation catastrophique dans les ghettos (pauvreté, violence, drogue, etc...).
Inversement, le Hip Hop, qu'on croit avant tout un mouvement revendicatif et violent, sort des block-parties, fêtes publiques improvisées dans les places et les parcs des quartiers pauvres. Le rappeur est au départ un "MC", abbréviation de "Master of Ceremony" (donnant le verbe "emcee" : animer, présenter une soirée) : il ne chante pas, mais présente, souvent de manière humoristique, en rimes, la prochaine chanson que va passer le DJ. C'est aussi lui qui chauffe la salle ou rappelle que les armes ne sont pas bienvenues. Musique festive au départ donc.



Good Morning School Girl, Sonny Boy Williamson I



Pourquoi second ?

La guitare est l'essence du Blues. Sèche ou électrique, à 6 ou à 12 cordes, plucked, picked ou tapped. Jouée par un sinistre inconnu au coin de la rue, ou par un nom comme Robert Johnson, Muddy Waters, BB King ou Clapton. Pas de doute là-dessus.
D'ailleurs, même parmi les amateurs de Blues, les noms des grands harmonicistes de cette musique, anciens comme récents, sont peu connus. Parmi eux : Sonny Terry, Sonny Boy Williamson (I et II), Sleepy John Estes et Howlin Wolf.
Pas mal de grands guitaristes et/ou chanteurs de Blues étaient aussi harmonicistes. Robert Johnson, gamin, jouait de l'harmonica et de la guimbarde. Robert Nighthawk l'enchainait avec le chant et la guitare slide. On se souvient surtout de Howlin Wolf pour sa voix rocailleuse : c'était pourtant un très grand guitariste et harpiste (et showman)...

The Wolf Is At Your Door (Howlin for my baby), Howlin Wolf


Découvrez Howlin' Wolf!


Références

- Traveling Man, a Blues Travel Guide, (CD) Sélection de Jean Buzelin, 2004
- A Sourcebook of Sonny Terry Licks for Blues Harmonica, Tom Ball, 1995
- Martin Scorcese présente : le Blues, textes et documents rassemblés par Peter Guralnik, Robert Santelli, Holly George-Warren et Christopher John Farley, 2004
- Wikipedia (:fr et :en)

Liens

Harmonicistes :

- Sonny Terry
- Sonny Boy Williamson (I)
- Howlin' Wolf
- Sonny Boy Williamson (II)
- Sleepy John Estes

Principales marques d'harmonicas :

- Hohner (à parcourir pour les excellents extraits audio)
- Lee Oskar
- Hering
- Suzuki

Liens Média de l'article

Good Morning School Girl
Lonesome Train
Harmonica And Washboard Breakdown
Going to Kansas City :
The Wolf Is At Your Door (Howlin' for my baby)

9 commentaires:

Lefty a dit…

les premiers pas sur le blog, et déjà du lourd. je commence à connaître un peu mieux l'harmonica en te voyant et en t'écoutant t'y atteler.
la qualité de ton article montre bien que ton intérêt pour l'harmonica et la musique qu'il véhicule n'est pas qu'académique, mais bien réel et viscéral.
c'est bien.
(à bientôt pour un duet blues, qu'il faudra bien qu'on s'enregistre dès que possible)

Sobe a dit…

Yep, ça faisait un moment que j'avais envie de parler de ce(s) sujet(s) : pas évident "chez moi", plus motivant ici.

Je sais pas si j'ai réussi à l'exprimer ici, mais effectivement, le plaisir que j'ai à jouer, même à mon minuscule niveau de débutant (dans la musique en général), est considérable, et plus qu'appréciable par les temps qui courent...

Lefty a dit…

@ Sobe

en tout cas, j'espère te lire aussi souvent que possible sur des sujets musicaux: tu sais faire.

et puis, je te rappelle cet excellent aphorisme attribué, dans le film "Crossroads" à Blind Dog Fulton (soit Willie Brown):

"In Mississipi, if you don't blow no harp, you don't get no pussy"

important...

François a dit…

La chance...j'ai essayé je ne sais combien de fois, impossible d'alterer les notes et de sonner "blues" - il parait que c'est une questino de forme de cavité buccale..y'a ceux qui peuvent et ceux qui peuvent pas. Un des gros regrets de ma petite vie...

En tout cas, l'harmo est un des plus épatants instrument qui soit

Superbe article..Je le repomperais -niark

Sobe a dit…

@François

Les altérations, c'est bizarre : tu as beau lire la méthode pour les obtenir... c'est en mastiquant un peu n'importe comment que tu tombes dessus (en tout cas, moi, c'est plus ou moins par hasard que j'ai réussi pour la première fois à faire un bend ou une overnote... mais il me reste bien du chemin...). Dans un tuto, c'était marrant, le gars écrivait "If it doesn't come: suck HARDER!"...

Pour ce qui est de repomper l'article, la licence creative commons est là dans ce but.

Lefty a dit…

"If it doesn't come: suck HARDER!"...

décidément, ces harmonicistes sont des petits canaillous...

pour avoir essayé les altérations, j'ai trouvé ça pas franchement évident à faire, mais on y arrive. par contre, pour le caser dans un chorus, là...bon, j'ai 2 jours d'ancienneté au jeu d'harmonica, aussi. j'ai pas réussi à faire les bends à la guitare en 10 minutes, si je me souviens bien...

Jipes a dit…

Chouette article bien que très vaste donc difficille a bien traiter: J'ai commencé par l'harmo sosu la férule d'Andy Forrest que j'avais rencontré à Châtelet les Halles puis grâce à la méthide de Milteau et celle de Sonny Terry:

Sinon Sobe tu charries un peu tu cites Howlin Wolf (qui est quand même avant tout un chanteur)et tu ne cites pas Little Walter et Big Walter Horton ??? Kesaco ?

Tu pourrais parler de Junior Wells, James Cotton etc...

Sobe a dit…

@ Jipes :

Ah, bah Howlin' Wolf est quand même bel et bien un harmoniciste plus que sérieux ! Bon, c'est vrai qu'il a plus marqué par sa voix, mais ça reste un bluesman très complet.
Merci pour les autres références : j'ai déjà entendu ces noms, mais il faut encore que j'élargisse ma discographie...

Jipes a dit…

Je crois quand même que lorsque tu vas découvrir Little Walter tu vas comprendre que Chester Burnett n'est qu'un agréable amateur comparé au maître ;o)

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